Le Léomont

12.033_Ferme de Léomont. Panorama pris des ruines de la ferme

Ferme de Léomont. Panorama pris des ruines de la ferme. La Contemporaine, VAL 154/097

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Du 20 août au 10 septembre, cette colline, très bon observatoire, est le théâtre de violents affrontements entre la 11e Division d’Infanterie (26e, 37e, 69e, 79e R.I.), le 8e R.A. et le 20e sapeurs côté français, et les VIe (Kronprinz Rupprecht von Bayern) et VIIe armée (général Von Heeringen) côté allemand. Elle changera 8 fois de main au cours de cette période, ce qui témoigne de l’acharnement des belligérants à en occuper le sommet.
Cette colline s’est retrouvée durant cette période au cœur de deux grandes batailles : celle de la trouée de Charmes (23 au 26 aout 1914) et celle du Grand Couronné (4 au 12 septembre 1914), qui ont permis d’arrêter la percée allemande et de retenir des troupes ennemies qui n’ont ainsi pas pu participer à la bataille de la Marne.

Le monument du sculpteur Gaston Broquet fut inauguré le 18 juin 1922. Dynamité par les allemands en 1940, il fut rebâti dans les années 50 par le sculpteur Sinapi.

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Afin de rendre plus vivante la mémoire de ce lieu, vous trouverez ci-après le témoignage du Général H Colin, alors commandant, retraçant son passage au Léomont à la tête du 1er bataillon du 26e RI, entre le 25 août et le 5 septembre 1914. Ce document est extrait du livre « Les gars du 26e. Souvenirs du commandant du 26e R.I. de la division de fer (1914-1915) », publié chez Payot en 1932. Vous trouverez également une photographie et un plan de la ferme tirés de son livre « Le Grand Couronné de Nancy – 1914 », publié chez Payot en 1936.


25 août (Le Grand Léomont). — Je suis réveillé à 4 heures par un ordre de départ immédiat. Le 1er bataillon va renforcer le 3e bataillon qui est à l’est de Rosières.
Je monte à cheval à 4h.30. Il fait un temps superbe, c’est une belle journée qui s’annonce. Nous traversons Rosières et mes compagnies franchissent la Meurthe sur les deux ponts détruits dont les passages ont été rétablis par le Génie au moyen d’échelles et de passerelles de fortune. Il n’y a heureusement pas beaucoup d’eau en ce moment dans la rivière.
6h.30. Je suis avec la 2e compagnie à la ferme près de la station.
7h. Tout mon bataillon est réuni entre les fermes de Xarth et de Portieux.
7h.30. Le 1er bataillon est en formation de rassemblement articulé dans un pli de terrain à 600 mètres au sud-ouest d’Hudivillers, couvert par le 3e bataillon qui a 2 compagnies (commandant Perrenot) à Hudivillers et 2 compagnies (capitaine Penancier) à la crête 243.
Sur l’ordre du colonel j’ai envoyé un peloton (lieutenant Bailland) de la 2e compagnie à la ferme Morteau sur la route de Blainville, au sud de la forêt de Vitrimont pour couvrir notre droite.
8h.30. En avant sur Hudivillers. C’est bien la contre-offensive dans le flanc de l’ennemi qui se dessine. La « Division de Fer » va donner. Elle n’a eu jusqu’ici que des succès. J’ai bon espoir.
Je pars seul à pied, suivi de ma liaison, pour reconnaître un cheminement me permettant de porter mes unités en avant sans être vu de l’ennemi qui a sur le Grand Léomont un observatoire merveilleux dominant toute la région. Les compagnies me suivent successivement en formations appropriées et à 9 h. 15 tout mon bataillon est réparti dans les vergers à l’ouest du cimetière d’Hudivillers, d’où il échappe aux vues terrestres et aériennes de l’ennemi.
11h.15. Nous recevons quelques obus. Jusqu’à midi 15 l’ennemi arrose les arrières d’Hudivillers et de la croupe de Flainval. Tout le monde est couché. Pas de pertes. Je me porte ensuite seul, à la sortie est du village, où je retrouve le colonel de Pouydraguin qui me met au courant, de l’attaque que la 11e division va exécuter dans le flanc de l’ennemi engagé dans la trouée de Charmes. Il me donne ses instructions : « Le 26e va attaquer à cheval sur la route de Lunéville. Direction générale d’attaque : Lunéville. Deux bataillons en 1re ligne ; 1er bataillon à gauche, 3e bataillon à droite. Objectifs : 1er bataillon le Grand Léomont, 3e bataillon Vitrimont. Le 2e bataillon en soutien aux ordres du colonel.
L’attaque sera appuyée par toute l’artillerie de la division qui est établie en arrière de la crête de Flainval et avec laquelle nous avons une liaison étroite. Le général de brigade s’y emploie personnellement.
Le colonel fixera lui-même l’heure de l’attaque quand l’artillerie sera prête.
Il est 13 heures. Nous sommes derrière une charrette de paysan qui barricade l’issue du village. Nous avons devant nous le Grand Léomont, qui domine tout le terrain d’attaque de sa masse imposante. Entre lui et nous s’élève la crête cotée 282 sur laquelle se trouve la ferme « les Œufs durs ». On découvre admirablement le terrain.
J’envoie mes agents de liaison chercher les commandants de compagnie auxquels je communique les ordres que je viens de recevoir en y ajoutant les miens : En 1re ligne : 1re compagnie à droite, 3e compagnie à gauche, 2e compagnie (réduite à 1 Peloton) derrière la 1re compagnie ; En 2e ligne : 4e compagnie derrière la 3e compagnie. Objectifs : Première compagnie (Cap. Marc) : 1° Cote 282, Ferme les Œufs durs, 2° Ferme du Petit Léomont ; Troisième compagnie (Cap. Beaujean) : 1° Anthelupt, 2° Ferme du Grand Léomont.
Limite entre les compagnies : la route de Lunéville (à la 1re compagnie).
Pendant que je donne mes ordres à mes commandants de compagnie je les observe : le capitaine Beaujean est comme d’habitude calme et plein de confiance. Il est adoré de ses officiers et de ses hommes, bon manœuvrier, je suis tranquille, il y aura plein rendement. Le capitaine Marc est un des plus chics soldats que je connaisse. Il l’a prouvé au Signal allemand. Calme, mais extrêmement pâle, il me regarde avec des yeux interrogateurs où je lis l’inquiétude ; aussi je crois devoir ajouter : « Oui ! mon vieux. C’est un gros morceau à avaler, mais vous irez carrément comme toujours. L’attaque sera bien appuyée par l’artillerie et nous réussirons ». En me quittant quand je lui serre la main en lui disant : « Bonne chance ! », il a simplement un mouvement d’épaule en me répondant d’un ton décidé : « On ira ». Mais il n’a pas son bel entrain habituel et je fais malgré moi un rapprochement avec l’inquiétude du capitaine Adam le jour de sa mort. De fait, il devait être tué quelques heures après d’une balle dans la tête.
16h.30. C’est l’heure fixée par le colonel pour l’attaque. Les compagnies, placées face à leurs objectifs, débouchent, 3e compagnie à gauche de la route de Lunéville, 1re compagnie à droite.
L’artillerie déclenche en même temps un tir intense sur les positions ennemies. A notre droite, les compagnies de 1re ligne du 3e bataillon débouchent également. C’est un spectacle magnifique. Pour la première fois le 26e tout entier, bien dans la main de son chef, est lancé dans une grande attaque bien préparée et dont tout le monde connaît le but. Et avec quel accompagnement d’artillerie ! Le vacarme est assourdissant. On avait la sensation de marcher sous une voûte d’acier. Toute la plaine disparaît dans la fumée des éclatements. Aussi les premiers objectifs sont-ils rapidement atteints et les compagnies de première ligne me rendent compte qu’elles occupent la cote 282, et Anthelupt.
Le compte rendu du capitaine Marc daté de 282 ajoutait : « Je suis engagé dans un dur combat d’infanterie. Que faut-il faire ? » Je lui réponds : « Continuez sur le Petit Léomont et je me porte moi-même en avant en direction de la ferme « les Œufs durs ».
Je suivais avec ma liaison les fossés de la route de Lunéville, sous les trajectoires pressées de nos 75 et cela nous donnait des jambes.
L’artillerie allemande, muselée pour le moment ou frappant ailleurs, réagissait peu. Par contre les balles sifflaient dru coupant les petites branches et les feuilles des arbres qui tombaient comme pendant un orage de grêle.
Arrivé à l’embranchement de la route d’Anthelupt, je vois que la bataille fait rage de ce côté. Aussi pour être au centre de mon dispositif d’attaque et mieux à même d’intervenir, je prends la décision de me porter au cimetière situé entre le village et la ferme « les Œufs durs ». A ce moment l’artillerie ennemie en position derrière le Grand Léomont réagit violemment sur tout le front d’attaque et les arrières. Des obus de tous calibres tombent aux alentours du chemin sur lequel nous sommes, particulièrement, dans le ravin situé entre le chemin d’Anthelupt et la cote 316.
Je m’arrête un instant pour laisser passer l’orage et contre un arbre j’examine froidement la situation. L’artillerie allemande fait en ce moment une concentration dans le ravin menant à Anthelupt, cheminement tout indiqué pour nos réserves. D’autre part ce tir intensif sur tout le front et les arrières que vient de déclencher l’ennemi est le présage d’une contre-attaque. Il faut être en mesure d’y parer. Le cimetière tout proche, situé à contre-pente, semble échapper à cet ouragan d’acier. C’est là que je placerai ma réserve, prête à intervenir soit à droite vers les Œufs durs, soit à gauche vers Anthelupt. Au besoin le cimetière sera le réduit de la résistance.
Les obus pressés continuent à passer au-dessus de nos têtes avec une intensité croissante pour aller éclater dans le ravin. Des éclats sifflent de tous côtés, brisant les branches des arbres fruitiers ou s’enfonçant avec un bruit mat dans le sol jonché de débris de toutes sortes comme après un ouragan. Il n’y a pas de temps à perdre car nous sommes au plein de la crise.
Je me porte au cimetière et j’y réunis tout ce que j’ai sous la main : 2 sections de la 2e compagnie avec le lieutenant Guyot (l’autre peloton Bailland est en flanc-garde), 1 section de la 4e compagnie et la S. M. du lieutenant Muller.
Je place les sections sur les 3 faces du cimetière. La face Est bat à courte distance la crête militaire d’où l’ennemi peut déboucher. La face Sud flanque efficacement les Œufs durs. La face Nord bat les abords d’Anthelupt. Les travaux de défense commencent aussitôt.
Pendant que mes hommes perçaient les créneaux et écrêtaient les murs, je les observais. Quand nous étions entrés dans le cimetière leurs regards inquiets braqués sur moi disaient clairement : « Il ne fait pas bon ici ». Évidemment ce n’était pas un lieu de tout repos. Le bombardement ennemi faisait rage, les éclatements se succédaient sans interruption, dans l’air les balles et les éclats d’obus bourdonnaient en tous sens. Mais j’avais reconnu la nécessité d’occuper ce cimetière et d’autre part l’étude que j’avais faite du tir de l’artillerie dirigé sur le ravin et de la situation favorable du cimetière à contre-pente m’avait affermi dans cette idée que bien que nous nous trouvions sous un feu infernal, c’était encore là qu’on serait le mieux. J’avais donc affirmé avec calme que le tir était trop long par rapport à nous et que nous n’avions rien à craindre des éclats étant protégés par les murs du cimetière. Si l’affolement est contagieux, le calme l’est aussi. Mes hommes avaient confiance en moi et ils s’étaient mis avec ardeur au travail ne prêtant plus aucune attention au bombardement ennemi. Pendant ce temps je continuais à veiller et assis sur la borne de la porte d’entrée du cimetière j’envisageais la situation qui me paraissait critique. En effet la réaction ennemie s’accentuait et si la 1re compagnie tenait toujours ferme en avant des Œufs durs, non seulement son attaque était enrayée, mais à sa droite il y avait reflux des unités du 3e bataillon. A ma gauche je n’avais plus de nouvelles de la 3e compagnie qui avait dépassé Anthelupt et occupait les houblonnières à l’est du village copieusement bombardé.
Tout à coup je vois déboucher d’Anthelupt, se dirigeant vers l’arrière, des fractions en ordre, gradés en tête. C’est une compagnie du 4e B. C. P. qui bat en retraite par pelotons en ligne de sections dans le ravin moins bombardé en ce moment. Je me précipite au-devant d’elle demandant au commandant de compagnie ce que signifie ce mouvement de retraite. Il me répond qu’Anthelupt est très bombardé et qu’il a reçu l’ordre de son chef de bataillon de se replier sur Hudivillers, Pendant que nous parlons ses unités continuent leur mouvement et, malgré mes protestations, arguant des ordres reçus, il court les rejoindre.
Me voilà bien. Retraite à ma droite, retraite à ma gauche. Je reviens furieux, mais plus décidé que jamais à résister sur place. Je trouve à l’entrée du cimetière le lieutenant Guyot auquel ce mouvement de retraite n’a pas échappé. Inquiet, il me dit : « Qu’allons-nous faire ? » Ma réplique part comme une bombe : « Ce que nous allons faire ! Mais rester ici et y tenir comme des poux. Que m’importent les mouvements des voisins. Nous remplirons notre mission jusqu’au bout. S’il le faut le cimetière d’Anthelupt deviendra le cimetière de Saint-Privat ».
Il n’insiste pas et retourne auprès de ses hommes. La situation n’en était pas moins très critique et il importait avant tout d’avoir des liaisons étroites à droite et à gauche.
A gauche à la sortie sud d’Anthelupt, je vois un adjudant de la 4e compagnie, c’est Germain. Il doit tenir cette lisière avec sa section ; c’est donc que nous occupons toujours le village. Mais le ravin en arrière et à gauche par où les chasseurs ont débouché m’inquiète beaucoup. J’envoie une patrouille commandée par le sergent rengagé Durand de la compagnie pour surveiller ce ravin et rechercher la liaison avec la 3e compagnie.
A droite se trouve la ferme « les Œufs durs ». J’y envoie aussi une patrouille pour me relier à la 1re compagnie. Pendant ce temps je surveille les abords de la position où la fusillade est intense.
De 18 heures à la nuit le combat devient infernal. C’est le maximum de la crise et j’appelle la nuit de tous mes vœux comptant qu’elle ramènera le calme. J’ai des nouvelles de mes compagnies de première ligne. Les pertes sont sévères, mais elles tiennent toujours. Mon front reste donc intact malgré la violence de la contre-attaque et le reflux des unités à ma droite et à ma gauche. A la nuit j’apprends que le général de brigade Delbousquet, le colonel de Pouydraguin, le commandant Perrenot du 3e bataillon sont blessés. Cela m’explique le reflux et le manque absolu d’ordre de l’autorité supérieure depuis le déclenchement de l’attaque.
Par la suite j’ai appris que le 69e R. I. avait reçu l’ordre d’étayer la droite du 26e. Mais en se portant sur le terrain, le colonel de Cissey, commandant le 69e R. I. était arrivé en pleine crise : le général de brigade et le colonel du 26e étaient blessés. Il avait vu en même temps la contre-attaque ennemie et le reflux de la droite du 26e près de laquelle il se trouvait. La plaine disparaissait dans la fumée des éclatements. Couché dans les betteraves il ne voyait que ce qui se passait devant lui et c’était le fléchissement d’unités très éprouvées. Il avait alors cru prudent d’enrayer la poussée de l’ennemi en établissant un barrage à Hudivillers et avait dit au capitaine Jacquesson du 3e bataillon qui était à sa hauteur « Le général de brigade et votre colonel sont blessés. Je commande la brigade. Mettez-vous à la recherche de votre lieutenant-colonel et transmettez-lui l’ordre de faire replier son régiment sur Hudivillers. Commencez vous-même le mouvement, immédiatement ».
Heureusement, cet ordre ne parvint jamais aux 1er et 2e bataillons du 26e et ne toucha que le 3e bataillon qui s’établit en repli à Hudivillers pendant que les deux autres non seulement couchaient sur les positions conquises, mais poussaient victorieusement de l’avant au cours de la nuit. En effet, un trou s’étant formé entre le 1er et le 3e bataillon, la 5e compagnie (Lœwenbruck)et la 7e compagnie (Brunel) avaient été engagées au centre du dispositif et décimées. Mais les 6e et 8e compagnies sous l’énergique impulsion du commandant Savary avaient repris la progression en direction de Vitrimont. Au petit jour l’ennemi avait évacué ses formidables positions si âprement disputées et le 26e avait atteint ses objectifs : le Grand Léomont (1er bataillon) et Vitrimont (2e bataillon). C’était un succès, un très beau succès, dû à la ténacité et à l’esprit offensif de tous les Chefs, du haut en bas de l’échelle, qui avaient justifié dans cette journée la parole du général japonais : « La victoire est à celui qui tient un quart d’heure de plus ».
Avec la nuit le calme est revenu et j’en profite pour faire relever les blessés, hélas ! très nombreux. Entre 21 heures et 22 heures je rencontre entre Anthelupt et le cimetière le capitaine Beaujean qui vient me rendre compte de la situation de sa compagnie. Il est très ému et sa voix s’étrangle en me disant : « Mon commandant ! Ma pauvre compagnie ! Presque toute fauchée ! Les pertes sont terribles ! ». Je le prends par l’épaule et, lui dis « Allons ! ce n’est pas le moment de s’attendrir. Nous pleurerons nos morts après la victoire ! Allons voir votre compagnie. »
Nous traversons le village. Il est 22 heures. Tout est calme maintenant. Nous rencontrons d’abord le sergent-major Chauvel blessé qui est appuyé contre le mur de l’église et vomit. Plus loin au nord du village nous rencontrons au bord d’un fossé le jeune caporal Magros qui pleure auprès du corps de son frère le sergent Magros tué. Puis près d’une houblonnière c’est le lieutenant Desboves qui nous indique l’emplacement de sa section invisible dans la nuit et nous montre un peu plus à gauche celui de la section du lieutenant de réserve Mathis qui a été presque entièrement fauchée par les mitrailleuses ainsi que son chef.
Nous remontons ensuite à travers les houblonnières dans la direction du Grand Léomont. On entend des voix et parfois jaillit l’éclat d’une lampe électrique de poche. Ce sont les brancardiers qui ramassent les blessés. On ne sait s’ils sont allemands ou français. En tout cas personne ne tire. Ce sont peut-être aussi les patrouilles que j’ai donné l’ordre d’envoyer pour ne pas perdre le contact.
Les pertes sont encore plus sévères à la 1re compagnie. Le capitaine Marc d’abord blessé au bras a été tué d’une balle dans la tête devant le Petit Léomont. Son lieutenant et ami, le sympathique de Rosières est tué aussi. Il ne reste plus à la 1re compagnie que le lieutenant de réserve Najean. Pendant ce temps les patrouilles de la 4e compagnie activement poussées par le sous-lieutenant Huver progressent sans résistance et au petit jour la 4e compagnie tient le Grand Léomont. Revenu à mon P.C. au cimetière vers minuit, j’y retrouve Tourtel qui m’a fait apporter une botte de paille en guise de lit et la fatigue aidant je m’endors sur une tombe, malgré le va-et-vient perpétuel des blessés que l’aide-major Lacronique fait évacuer toute la nuit avec son activité habituelle.

Carte Les gars du 26e. Souvenirs du commandant du 26e R.I. de la division de fer (1914-1915)
Source : Les gars du 26e. Souvenirs du commandant du 26e R.I. de la division de fer (1914-1915)

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26 août (devant Lunéville). — Je me réveille transis à 5 heures. Mon agent de liaison Klaus me verse un plein quart de gnôle pour me réchauffer en guise de petit déjeuner. Cela va mieux.
L’ennemi a battu en retraite, mais il faut remettre de l’ordre dans mon bataillon très diminué. La 4e compagnie qui occupe le Grand Léomont, a remplacé en 1re ligne la 3e compagnie très éprouvée. La 2e compagnie a relevé la 1re compagnie. Je rassemble ce qui reste des 1re et 3e compagnies aux abords du cimetière d’Anthelupt.
Je n’ai reçu aucun ordre du régiment depuis hier. J’ai seulement appris par mes patrouilles que pendant que j’occupais le Grand Léomont avec la compagnie Huver le commandant Savary occupait Vitrimont avec le 2e bataillon. Nous avons fait tous deux pour le mieux. Mais c’est la suite maintenant qu’il faut envisager.
7.h.45. Je reçois le compte rendu du sous-lieutenant Huver sur l’occupation du Grand Léomont par la 4e compagnie.
9 heures. Nouveau compte rendu du sous-lieutenant Huver qui me signale que le Grand Léomont est bombardé par notre artillerie. C’est donc que le commandement ignore que nous l’occupons. Je me demande ce qu’est devenu mon compte rendu sur l’occupation de ce piton. Mais il faut agir vite. Immédiatement j’envoie Tourtel à cheval auprès de l’artillerie pour faire cesser le tir et rétablir directement la liaison. Bientôt passe auprès du cimetière où est toujours mon P.C., le bataillon Salles dû 79e R. I. qui se dirige sur Anthelupt et de là sur Deuxville. On m’amène au cimetière les corps du capitaine Marc et du lieutenant de Rosières de la 1re compagnie. Ces braves officiers sont tombés à 300 mètres des vergers de Vitrimont, en progressant par bonds avec leurs unités en terrain découvert. Le lieutenant de Rosières a été tué au dernier bond alors qu’à genoux il examinait le terrain à la jumelle. Quant au capitaine Marc, il a été vu blessé, sa canne dans le bras gauche, se reportant en arrière et faisant faire à ses hommes un crochet défensif, face à une infiltration ennemie par les fossés de la route. Il a été tué peu après d’une balle dans la tête. Après la mort de ses officiers la ligne n’a plus bougé ; il ne restait plus que quelques hommes valides qui en ont cependant imposé à l’ennemi et ont maintenu l’occupation du terrain conquis, bien près de l’objectif final.
Je fais enterrer à 10 heures, côte à côte, les deux amis. Le corps de Marc a été apporté allongé sur une échelle. Sa barbe noire qu’il a laissé pousser depuis le début de la campagne cache la pâleur du visage et il ne paraît pas changé. Pas de blessure apparente. C’est seulement en soulevant le képi qu’on découvre l’horrible blessure du crâne d’où la cervelle s’échappe. Le lieutenant de Rosières n’est pas changé non plus. Il avait laissé pousser une fine barbe blonde ; maintenant il paraît dormir. Je songe aux femmes de ces deux braves qu’il va falloir prévenir.
Je fais rendre les honneurs par la 3e compagnie rassemblée au cimetière et je prononce quelques paroles d’adieu. Puis arrive le corps du lieutenant de réserve Mathis que je fais enterrer à l’entrée du cimetière en lui rendant les honneurs avec le même cérémonial.
Pendant ce temps est arrivé au cimetière un important détachement de réservistes venant du dépôt. Ils arrivent bien à propos pour boucher les vides causés par nos pertes d’hier. Séance tenante, je procède à la répartition des renforts entre les compagnies et chaque groupe conduit par les sergents-majors part rejoindre son unité. Les commandants de compagnie feront l’amalgame sur place.
11 heures. Compte rendu de la 4e compagnie qui a repris ses emplacements sur le Grand Léomont qu’elle avait évacué momentanément sous le tir du 75. Je monte aussitôt à cheval pour me rendre compte par moi-même des dispositions prises par les Compagnies de 1re ligne. Le masque du Grand Léomont me facilite ce déplacement.
Tout le terrain que je parcours est couvert de cadavres français et allemands qui attestent l’acharnement de la lutte. Sur le Grand Léomont la ferme et les alentours sont un véritable charnier d’hommes et de chevaux. C’est le travail de notre 75. L’artillerie allemande qui était en position sur le revers du plateau a laissé sur place des caissons qui ont sauté et de nombreux attelages fauchés par les obus. Les chevaux dont les jambes raidies menacent le ciel ont des ventres énormes, tout gonflés et dégagent une odeur épouvantable. C’est un spectacle de guerre inoubliable. Il est réconfortant, en effet, quand on a été soumis au terrible ravage du feu ennemi, de voir que l’adversaire a souffert tout autant et de pouvoir constater les effets du feu qui était dirigé sur lui. Comme fantassin j’adresse un souvenir reconnaissant à nos artilleurs qui nous ont si bien appuyés pendant l’attaque et ont infligé à l’ennemi de pareilles pertes.
13h.30. Je reçois l’ordre de porter mon bataillon près de Vitrimont (moins la 4e compagnie maintenue au Grand Léomont).
14h. Je décolle rapidement à cheval précédant mes unités pour reconnaître un itinéraire défilé aux vues de l’ennemi en profitant des bois.
16h. Mon bataillon est rassemblé sans incident sous bois à la lisière nord de la forêt de Vitrimont aux environs de la maison forestière au sud du village. Nous sommes entre les 2e et 3e bataillons : Le 3e bataillon occupe Vitrimont qui est bombardé ; Le 2e bataillon est à la ferme de la Faisanderie qui est en train de brûler.
17h. Je suis appelé à Vitrimont par le lieutenant-colonel Ungerer qui a pris le commandement du 26e R.I. Je pars au galop avec Tourtel en traversant deux batteries de 155 C. établies au sud du village, qui sont en train de tirer.
Le colonel est dans une maison de Vitrimont avec son adjoint le capitaine Weiller. II me dit qu’on craint une contre-attaque ennemie partant des hauteurs de Friscati et qu’il faut que j’amène immédiatement mon bataillon à Vitrimont. Nous repartons immédiatement par le même itinéraire et je donne aux commandants de compagnie les ordres pour le déplacement de leurs unités par les défilements que j’ai reconnus.
A 18h.30, le 1er bataillon est défilé contre Vitrimont prêt à intervenir. Il n’est pas engagé. Il est ainsi réparti : 2e compagnie (lieutenant Guyot) est poussé sur les pentes ouest de Friscati ; 3e compagnie (capitaine Beaujean) en réserve à Vitrimont ; 1re compagnie (sous-lieutenant Najean) en soutien de l’artillerie à la Corne nord de la forêt de Vitrimont ; 4e compagnie maintenue à l’occupation du Grand Léomont. Le sous-lieutenant Huver a été blessé d’un éclat d’obus dans l’après-midi.
20h. Ordre de laisser sur place la 2e compagnie jusqu’à 21 heures pour permettre le retrait du 69e R. I. qui a été engagé et doit venir cantonner à Vitrimont.
Tenant à me rendre compte de la situation de cette compagnie avant la nuit, je vais trouver le lieutenant Guyot que je rencontre auprès de la ferme des 4 vents, à 1.500 m. au nord-est de Vitrimont. Sa compagnie occupe les pentes ouest de Friscati au nord de la vieille route de Lunéville. Il m’accueille en brandissant un schako bas en cuir bouilli : « Voici, mon commandant, la preuve que nous avons des Autrichiens devant nous. » Malheureusement il n’en était rien. Je connaissais bien la coiffure des Autrichiens et c’était un schako de chasseur à pied allemand que me présentait Guyot. Il fait tout à fait nuit quand je rentre à Vitrimont auprès de ma compagnie de réserve, où je reçois de nouveaux ordres : Les 2e, 3e et 4e compagnies cantonneront au Léomont et la 1re compagnie à la ferme les Œufs durs. Mon bataillon aura donc été déplacé toute la journée pour revenir le soir à son point de départ sans avoir rien fait.
Nous arrivons au Grand Léomont à 22 heures et je m’installe avec Tourtel et ma liaison dans l’écurie de la ferme auprès de mes chevaux. C’est avec délices que nous nous allongeons dans la paille. Et cependant c’était dormir sur un volcan, sur ce piton repéré, vu de tous les points de l’horizon. Heureusement qu’à cette époque de la guerre les Allemands ne tiraient guère la nuit. De fait pas un obus ne tomba sur le Grand Léomont de toute la nuit, ni pendant la matinée du lendemain. C’était de la chance.

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27 août (Devant Lunéville). — 4h.30. Le groupe Maillard du 8e d’artillerie arrive au Grand Léomont. Le commandant me montre une jumelle à ciseaux prise aux artilleurs allemands. C’est la première fois que je vois une pareille jumelle et nos artilleurs sont en admiration devant les instruments d’optique de l’ennemi.
7h. Nous quittons le Grand Léomont. Mon bataillon est en réserve à la cote 275 sur le mouvement de terrain à l’ouest de Vitrimont, en terrain découvert et en pleine vue de la saucisse ennemie qui survole Lunéville. Pour réduire la visibilité et les objectifs j’articule largement les unités dans les moindres replis du terrain où elles se camouflent avec des gerbes de blé. Le 1er bataillon est en position à 8 heures. Par bonheur la pluie prend et rend inefficace l’observation aérienne.
Je profite d’un moment favorable pour rassembler la 4e compagnie qui a perdu tous ses officiers et que je place sous le commandement du lieutenant Desboves pris à la 3e compagnie. C’est la seconde fois que je dois procéder à l’intronisation d’un nouveau commandant de compagnie la 4e. Aussi je procède avec le cérémonial habituel en exaltant, son moral par une vibrante allocution.
La journée n’est pour le 1er bataillon qu’une partie de drogue mouillée passée près des groupes de notre artillerie dont nous formons le soutien. La position que nous occupons est bombardée par intermittence. Pertes insignifiantes.
A 17h arrive sur le terrain un important contingent de réservistes amenés du dépôt par le capitaine de territoriale de Truchis. J’en fais la répartition séance tenante. Le capitaine de Truchis est un ancien officier de l’active qui a demandé à venir sur le front. Je l’en félicite et lui donne le commandement de la 1re compagnie. A la nuit, nous allons cantonner à Vitrimont. On avait la manie du cantonnement à cette époque, comme aux manœuvres. Le village est bondé de troupes avec deux États-majors (21e brigade et régiment) et nous sommes à 1.500 mètres de l’ennemi. La nervosité du commandement local est grande et les alertes sont continuelles.
En arrivant nous restons d’abord sous les armes jusqu’à 21 heures. Puis à peine les unités sont-elles bourrées dans les granges, première alerte donnée par le commandement. Mon bataillon est rassemblé baïonnette au canon autour de l’église. Fusillade aux issues. Je vais voir. Rien. Des hallucinés ont tiré dans le noir. Grand remous dans cette masse d’hommes pressés les uns contre les autres dans l’obscurité. Les nouveaux arrivés, en grand nombre, n’ont pas encore vu le feu. Cela peut amener une de ces paniques sans cause comme on en voit la nuit. Je fais remettre la baïonnette au fourreau pour éviter les accidents et les gradés parcourent les rangs pour remettre tout le monde en confiance. Puis je fais dégager la rue et replacer les unités à l’entrée de leurs granges prêtes à en déboucher. Je place mon P.C. près du poste de secours, au carrefour des rues, avec des vues sur toutes les directions où sont mes compagnies et nous restons ainsi jusqu’à 1 heure du matin. Le calme est revenu. On entend seulement une fusillade du côté de la Faisanderie et bientôt elle cesse. Je reçois l’ordre de faire rentrer dans les cantonnements.
2h du matin. Nouvelle alerte. Je me précipite pour que cela ne recommence pas comme à la première alerte. Cette fois tout va bien. Les unités se rassemblent en ordre et en silence devant les granges où elles sont cantonnées et attendent l’arme au pied. Naturellement il n’y a encore rien. J’obtiens du commandement de faire rentrer dans les cantonnements, mais je ne ferme pas l’œil de la nuit. On était encore mieux au Grand Léomont.

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28 août (devant Lunéville). — Je suis debout avant 4 heures et j’articule mon bataillon aux environs du cimetière de Vitrimont. Nous devons en effet continuer l’attaque sur Lunéville. L’attaque doit avoir lieu à 8 heures. C’est tout ce que je sais.
Je dispose à 7.h.30 mon bataillon face à son objectif, à cheval sur la grand’route et je me porte auprès du capitaine Beaujean commandant la compagnie de droite (3e Cie) qui est dans les vergers à la sortie est de Vitrimont. Le colonel de Cissey, commandant la 21e brigade et le lieutenant-colonel Ungerer commandant le 26e R.I. sont à Vitrimont. L’attaque est retardée jusqu’à 10 heures pour attendre le 15e C. A. qui doit attaquer Lunéville par le sud en même temps que nous par l’ouest.
A 9 heures le bombardement commence, mais l’attaque n’est déclenchée qu’à midi. Il m’est prescrit au dernier moment de porter mon bataillon au nord de la grand’route. Je pousse en avant les 2e, 4e et 3e compagnies par les vergers et elles progressent au nord de la grand’route, comme j’en ai reçu l’ordre. La 1re compagnie est en réserve à ma disposition.
Je m’étais porté en avant avec ma liaison en suivant le fossé nord de la route quand je m’aperçois qu’il n’y a aucune troupe dans le terrain à ma droite, au sud de la route. Je ne peux laisser mon flanc droit découvert et je décide d’y porter la 1re compagnie. Au moment où cette compagnie exécute son mouvement, je vois accourir le colonel de Cissey sur la grand’route. Il me dit que je suis couvert à droite et me donne l’ordre de reporter tout mon monde au nord de la route. Il ajoute : « Notre attaque va très bien. Poussez, poussez sans arrêt droit devant vous. ».
Nous sommes à ce moment, le commandant de la brigade et moi tout près des unités de 1re ligne. Puisqu’on est si pressé, il n’y a qu’une solution, conduire moi-même la 1re compagnie à son emplacement de combat en la reportant au nord de la grand’route. C’est ce que je fais aussitôt. En arrivant au tournant de la grand’route près de son point de jonction avec le chemin creux venant de la ferme du Mouton noir et après avoir dépassé le tertre qui est à gauche et qui me servait de masque, je suis arrêté par un agent de liaison de la 3e compagnie qui me saisit le bras en me disant : « Mon commandant, n’allez pas plus loin. La route est enfilée par les mitrailleuses. C’est ici que le capitaine Beaujean vient d’être blessé d’une balle dans la jambe ». En effet des mitrailleuses placées en caponnière dans les vergers balayent le débouché de la grand ‘route au changement de pente, là où elle descend sur Lunéville. Je cours aussitôt à la 1re compagnie et la fait passer au nord de la route en profitant du défilement que donne le tertre dominant le chemin creux. Puis je me porte de nouveau en avant l’entrainant à ma suite.
Tout à coup nous nous trouvons pris en plein champ sous un feu de mitrailleuse, et tout le monde s’aplatit. Je ne sais combien de temps cela dure, mais les minutes paraissent des siècles. Nous faisons les morts, les balles de mitrailleuse labourent le sol autour de nous. De temps en temps un son mat. C’est une balle qui vient de traverser un objet de campement. Le sergent Maubeuche couché derrière moi a son quart traversé par une balle. Décidément il ne fait pas bon ici, les mitrailleuses ennemies finiront par nous avoir tous.
Levant la tête avec précaution je jette un regard autour de moi : A ma droite, terrain très découvert, à 50 mètres sur une position très en vue une section commandée par un adjudant donne l’impression d’une ligne de cadavres. A ma gauche et un peu en avant un léger vallonnement s’offre à ma vue. Si nous pouvons l’atteindre c’est le salut. Il faut risquer le coup. Mourir pour mourir, autant que ce soit dans le mouvement en avant. Tournant légèrement la tête je crie : « Attention pour un bond ! En avant ! ». D’un bond je suis sur mes pieds et dans une course éperdue nous nous lançons vers cette dépression de terrain où nous tombons hors d’haleine. Là, comme je l’avais escompté, nous échappons aux vues de l’ennemi. Mes hommes malgré le poids de leur sac m’ont suivi avec une rapidité surprenante. Pas de pertes dans ce mouvement. L’ennemi surpris n’a pas eu le temps de nous envoyer une bande de mitrailleuse. Le terrain est plus favorable ; un nouveau bond nous porte dans le chemin creux dont la berge du côté de l’ennemi est suffisamment haute pour nous abriter. On peut souffler.
Bientôt toute la ligne de combat garnit le chemin creux. Mais il nous est impossible de pousser plus loin, le terrain très découvert descendant en pente douce sur le faubourg de Lunéville est battu de tous côtés par les feux de l’ennemi.
Mon bataillon est entièrement déployé entre la grand’route de Lunéville et les hauteurs de Friscati sur une ligne passant en avant de la ferme du Mouton noir. Le capitaine de Truchis est venu me rejoindre, le front bandé, il a été blessé d’un éclat de balle. Maintenant nous sommes à l’abri des balles et nous sommes si près de l’ennemi que nous ne recevons pas d’obus. Le 3e bataillon qui est à ma gauche, vers le Signal de Friscati, est moins heureux ; il est très bombardé par les deux artilleries et le capitaine Notter est tué par un obus de 75. Pas de contre-attaque.
A la tombée de la nuit je parcours ma ligne qui restera sur place assurant l’occupation du terrain conquis à cheval sur l’ancienne route de Lunéville dans l’ordre suivant de la gauche à la droite : 2e, 3e, 1re et 4e compagnies. Je place mon P.C. au centre à la ferme du Mouton Noir où je retrouve le lieutenant-colonel Ungerer et le capitaine Penancier, commandant le 3e bataillon. Cette ferme est un excellent observatoire d’où On découvre admirablement tout le terrain d’attaque sur Lunéville. Elle est vue aussi de partout, mais n’a pas été bombardée jusqu’ici. C’est incroyable. Les artilleurs allemands doivent ignorer que nous l’occupons.
Je m’endors sur la terre battue dans l’étable, à côté du capitaine Penancier. La nuit est brumeuse et humide. L’ennemi est tout près. Mais tout le monde est épuisé et il ne se passe rien.

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29 août (devant Lunéville). — Debout dès 3 heures je parcours ma ligne, le brouillard très épais qui nous environne me donnant quelque inquiétude. On ne voit pas à 10 mètres devant soi. Cependant, entendant des coups de fusil espacés, je trouve vers 5 heures un de mes hommes à plat-ventre contre la berge du chemin creux, épaulant et visant avec soin, puis tirant un coup de fusil. Je m’approche, je regarde et, ne vois absolument rien. J’interroge le tireur qui sans tourner la tête me répond : « Je les vois bien, je les guette et quand ils bougent, v’lan je ne les rate pas. Tenez, en voilà encore un ! ». Il épaule, tire : « Touché le salaud ! » s’écrie-t-il avec joie en manœuvrant sa culasse. J’avoue que je ne vois absolument rien. A-t-il une vue extraordinairement perçante ou est-ce un halluciné ! Je ne l’ai jamais su.
A 6 heures arrive le commandant de Marcilly du 69e R.I. dont le bataillon vient relever le mien. Grâce au brouillard la chose est possible et la relève a lieu sans difficulté. Nous regagnons Vitrimont par la vieille route et sur mon chemin je trouve le cadavre du lieutenant mitrailleur Jannot du 3e bataillon, mon ancien élève à Saint-Cyr quand j’y étais instructeur.
9h.30. Reconnaissance avec mes commandants de compagnie d’une position de 2e ligne à l’ouest de Vitrimont que mon bataillon est chargé d’organiser.
10h.30. Le 1er bataillon vient sur les emplacements reconnus et travaille toute la journée à creuser des tranchées, Les Allemands bombardent de temps en temps les travailleurs, mais le Grand Léomont est principalement leur objectif. La bataille crépite au sud de Lunéville du côté du 15e C.A. qui doit attaquer à son tour, n’ayant, dit-on, pu le faire hier. Je profite de ma position en seconde ligne pour procéder à une nouvelle répartition des officiers qui me restent : 1re compagnie : capitaine de Truchis, lieutenant de réserve Najean ; 2e compagnie : lieutenant Guyot, lieutenant de réserve Cartier-Bresson ; 3e compagnie : lieutenant Desboves, sous-lieutenant Puvrez ; 4e compagnie : lieutenant Bailland ; S. M. : lieutenant Muller.
La nuit arrive. Je dispose mes compagnies sous bois dans la forêt de Vitrimont et les installe pour la nuit. Elles y seront tranquilles.
22h. Ordre de venir cantonner à Vitrimont. Je proteste, mais il faut obéir. Je laisse sur place la 4e compagnie en soutien d’artillerie et vers 1 heure du matin, le 1er bataillon s’installe à Vitrimont où est le colonel et la brigade.

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30 août (devant Lunéville). — A 4h.30 je vais aux ordres. Mon bataillon est renvoyé à 6 heures sur ses emplacements d’hier. Mon P.C. doit rester à Vitrimont où nous sommes copieusement bombardés toute la journée par obus de gros calibre. Les Allemands s’acharnent sur l’église et ses alentours. La grosse ferme près de l’église flambe.
18 heures. Triste cérémonie. Enterrement de 5 officiers tués cette après-midi. Les corps ont été déposés à l’église. Le cimetière est tout proche. Nous formons, le colonel de Cissey en tête, un groupe assez nombreux d’officiers. Pourvu qu’un obus ne tombe pas dans le tas. Mais à cette époque le tir d’artillerie cessait en général avec le jour. Parmi ces 5 corps allongés dans leurs capotes, celui d’un jeune sous-lieutenant portait la culotte rouge à bande bleue des Saint-Cyriens nouvellement promus. Ils sont placés dans des tombes peu profondes que des soldats viennent de creuser. Le 1er bataillon revient cantonner à Vitrimont, 2e compagnie soutien d’artillerie.
21h. Tournée des postes aux issues. Tout est calme.

Vitrimont durant la guerre

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31 août (devant Lunéville). — 2 heures du matin. Réveillé par une vive fusillade. Le canon se fait entendre. Mais c’est du côté du 15e C.A. Les troupes restent alertées jusqu’à 3 heures.
5 heures. Les 1er et 2e compagnies vont travailler aux tranchées de 2e ligne. Les deux autres compagnies et la S.M. restent à Vitrimont. Je veux profiter de ce repos pour faire un bout de toilette. Je finissais de me raser près d’une fenêtre située au rez-de-chaussée d’une maison quand un obus vient éclater juste au pied de cette fenêtre, blessant mon ordonnance Détroye et le caporal clairon qui étaient auprès de moi, ainsi qu’un homme qui était dans la grange près de mes chevaux. Le linge que j’avais sorti de mes bissacs de selle est volatilisé. Décidément on ne peut jamais être tranquille un moment.
Le bombardement continue et je me décide à faire abriter mon entourage dans une cave voisine, où sont déjà les lieutenants Desboves, Muller et Puvrez. C’est la première fois que j’occupe une cave et je me sens un peu humilié. Mentalité de l’époque. Nous devions en connaître d’autres au cours de la guerre.
Bombardement intermittent. Je sors de temps en temps pour voir mes unités. Il fait une chaleur étouffante, très orageuse.
De 17h à 18h gros bombardement. J’ai 6 tués et 4 blessés par un seul obus de gros calibre qui est malheureusement tombé dans une grange occupée par la 4e compagnie. Il y a encore 3 blessés à la 3e compagnie, 3 blessés à ma liaison, 2 tués et 1 blessé à la 2e compagnie qui travaille aux tranchées.
Les blessés sont transportés dans la cave d’un petit café sur la place, où a été établi le poste de secours. Je vais les voir. Je promets la médaille militaire au soldat Coulon de la 2e compagnie qui a un bras arraché.
22 heures. Ordre de se tenir prêt à partir demain à 2 heures en vue d’attaquer à 4 heures. Le 42e colonial nous remplacera dans Vitrimont. J’en suis enchanté, préférant la guerre en rase campagne à ce nid d’obus.

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1er septembre (Deuxville). — Le régiment quitte Vitrimont à 2 heures par un épais brouillard qui est cause d’une erreur de direction. Le lieutenant-colonel Ungerer nous fait suivre la route de Crevic au lieu de marcher sur Deuxville. L’erreur étant reconnue il est décidé que le 26e R.I. marchera en soutien du 69e R.I. qui fera l’attaque. Le 26e se place à l’est de l’intersection des routes de Deuxville et de Crevic avec en 1re ligne les 1er et 2e bataillions et en 2e ligne le 3e bataillon.
A 5 heures le 69e attaque avec 2 bataillons entre la ferme Sainte-Epvre et la cote 290 en direction Ouest-Est pour s’emparer des hauteurs Nord de Lunéville. Mon bataillon a pour mission de suivre le bataillon de gauche du 69e (bataillon de Marcilly) et d’appuyer son attaque. Je le porte en avant en colonne double : 1re et 2e compagnies en tête, 4e et 3e compagnies en seconde ligne. Les balles après avoir franchi la crête viennent, battre le bas des pentes où nous sommes. Mon cheval « Prussien » a les naseaux traversés par une balle. C’est la partie molle du nez ; il secoue la tête, et c’est tout. Blessure insignifiante.
Entre 7 heures et 8 heures le bataillon de Marcilly du 69e ayant été arrêté par les mitrailleuses, peu après son débouché sur le plateau, je dois renforcer sa droite par mes 1re et 2e compagnies. A sa gauche le 79e R.I. attaque également sur le plateau.
8 heures. J’arrive avec la 4e compagnie à l’est de Deuxville juste à temps pour arrêter le repli des débris des premiers éléments qui ont été fauchés à leur débouché sur le plateau. En gravissant la côte qui monte du Calvaire au Plateau, nous sommes arrosés par des 77 fusants qui éclatent au-dessus de nos têtes. Je suis blessé d’une balle de shrapnell dans la jambe gauche. Ce n’est pas grave. Heureusement, car je n’ai personne pour me remplacer. J’ai perdu mes 5 capitaines et 9 lieutenants depuis le début.
Entre 9 heures et 10 heures accalmie. Je m’entends avec le commandant de Marcilly, qui est près de moi sous un gros arbre, pour que nous tenions ferme sur la crête à cheval sur le chemin de Deuxville à la ferme Mahon. J’ai d’ailleurs encore 2 compagnies disponibles à la lisière de Deuxville.
A 10 heures le 79e reprend l’attaque, mais ne peut déboucher au-delà de 290.
11 heures. Nous recevons l’ordre de nous retrancher et de maintenir l’occupation de la position entre la ferme Sainte-Evre et la cote 290. J’établis mon P.C. à la sortie est de Deuxville auprès de la 3e compagnie. Le village qui est situé au fond du ravin est très bombardé par du gros calibre.
Dans l’après-midi le lieutenant Najean de la 1re compagnie est blessé. C’est le cinquième officier que perd cette compagnie.
Dans la soirée nous apprenons que le colonel de Cissey, qui commandait la brigade depuis le 25 août, vient d’être tué près de la ferme des 4 Vents, et que le lieutenant-colonel Bernard qui avait pris le commandement du 69e est grièvement blessé. Le capitaine Bouffin de l’E. M. de la 21e brigade et mon adjoint le sous-lieutenant Tourtel, qui était en liaison, ont transporté dans la ferme le colonel de Cissey qui avait été frappé d’un gros éclat d’obus dans la gorge. Il est mort en y arrivant.
20 heures. Après entente avec le commandant de Marcilly et les capitaines Ducrot et Schneider, mon bataillon relève en 1re ligne les unités du 69e très éprouvées. Je garde la 3e compagnie en réserve près de moi et passe la nuit avec le lieutenant Desboves dans la grange de la dernière maison à la sortie est de Deuxville.

Le plateau de Friscati et la ferme Sainte-Epvre durant la guerre

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2 septembre (Deuxville-Léomont). — 1h du matin. Fausse alerte.
3h. Le colonel prescrit que mon bataillon sera relevé par le 3e bataillon. Une fois relevé, le 1er bataillon doit aller en réserve au Léomont. Le soleil se lève, superbe, dissipant le brouillard et le 3e bataillon n’est pas arrivé. Le capitaine Penancier, qui commande maintenant le 3e bataillon, arrive à 6h.30, mais ses compagnies n’ont pu être prévenues en temps utile. Le commandant Pétin du 79e R.I. vient prendre le contact avec moi à Deuxville. Il m’annonce que son colonel, le colonel Aimé, a pris le commandement de la 21e brigade, et qu’il commande provisoirement le 79e R.I.
Entre 10 heures et midi, le 3e bataillon peut faire la relève des unités du 1er bataillon, grâce à la protection qu’offre la crête que nous occupons et au ravin de Deuxville complètement défilé des vues de l’ennemi.
12 heures. Laissant provisoirement la 4e compagnie à Deuxville, je dirige les autres sur le Léomont et je me rends auprès du lieutenant-colonel Ungerer qui a établi son P.C. dans la ferme du Petit Léomont.
13 heures. Le colonel me dit de rester près de lui. La situation du 1er bataillon en réserve est la suivante dans la soirée : 1re et 2e compagnies sur la position du Grand Léomont (tranchées et ferme) ; E.M. du régiment et du 1er bataillon, 3e compagnie : Ferme et abords du Petit Léomont ; 4e compagnie restée provisoirement à Deuxville.

Panneau Léomont
Panneau présent sur place

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3 septembre (Léomont). — Mon bataillon étant en réserve, j’en profite pour voir les compagnies et procéder à un nouvel encadrement. J’ai en effet appris dans la matinée les nominations suivantes : Les lieutenants Desboves, Guyot et Muller sont nommés capitaines. Les adjudants Tuaillon et Germain sont nommés sous-lieutenants. Le sous-lieutenant de réserve Puvrez passe dans l’active.
Mes compagnies auront l’encadrement suivant : 1re compagnie : capitaine de réserve de Truchis, sous-lieutenant Puvrez ; 2e compagnie : capitaine Guyot, lieutenant de réserve Cartier-Bresson ; 3e compagnie : capitaine Desboves, sous-lieutenant Tuaillon ; 4e compagnie et S.M. : capitaine Muller, sous-lieutenant Germain.
9h.30. Ordre d’envoyer la 2e compagnie au signal de Friscati pour y remplacer la 12e compagnie qui vient à Vitrimont. Dans la journée rien de saillant.
22h.30. La 2e compagnie téléphone qu’elle a dû évacuer la ferme en avant du signal de Friscati.

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4 septembre (Léomont). — 2 heures matin. La 4e compagnie restée à Deuxville arrive au Petit Léomont. Elle remplace la 3e compagnie qui est envoyée pour reprendre avant le jour la ferme du signal de Friscati, ce qu’elle fait avec l’aide de la 2e compagnie. La 3e compagnie reste sur le terrain de Friscati et la 2e compagnie revient au Léomont. Je vais voir les travaux de tranchées exécutés sur la position du Léomont. 1re compagnie sur la crête du Grand Léomont. 2e compagnie crête et ferme du Grand Léomont. 4e compagnie et S.M. terrain en avant de la ferme du Petit Léomont.
A partir de 9 heures canonnade violente. Le capitaine Desboves téléphone qu’il est dans une situation critique et très en l’air. Ce ne sont plus en effet que des avant-postes que nous avons sur le plateau de Friscati ; car on a retiré des troupes (15e corps) sur notre front.
A partir de 13h.30, bombardement du Léomont par obus de gros calibre. Cela dure jusqu’à la nuit. J’ai une migraine atroce qui me tenaille la tête, un vieux reste de paludisme sans doute ; aussi comme il m’est impossible de manger et qu’il me faut seulement du repos, je vais m’allonger sur la paille dans la grange. Peu après viennent me rejoindre, dans notre dortoir commun, le lieutenant-colonel Ungerer et le capitaine Weiller.
Tout à coup vers 21 heures arrive un paysan tout essoufflé. Il vient de Deuxville et affirme que les Allemands ont pénétré dans le village et se dirigent sur le Léomont. Cela nous paraît invraisemblable. Toutefois il faut prévoir le pire. La position est tenue par deux compagnies au Grand Léomont et, une compagnie au Petit Léomont. Je les fais alerter aussitôt et afin de me constituer une troupe de contre-attaque, je prescris à la 2e compagnie qui est dans la ferme du Grand Léomont de m’envoyer 2 sections à la bifurcation du chemin descendant de la ferme avec la grand’route. J’aurai ainsi une petite réserve en arrière de l’ensemble de la position. Jusqu’ici étant à près de 2 kilomètres de l’ennemi je n’avais pas jugé utile de la constituer. Ceci fait je sors de la ferme et vais sur la position organisée en avant où je trouve le capitaine Muller. Je lui dis de s’assurer que ses hommes sont alertés dans les tranchées et de voir personnellement sa section de mitrailleuses battant la route venant de Deuxville par où l’ennemi peut déboucher.
Tranquille de ce côté – il ne peut plus y avoir surprise – je veux m’assurer que la réserve à ma disposition est bien en place à 300 mètres en arrière, car c’est seulement grâce à elle que je pourrai, le cas échéant, faire acte de chef en intervenant soit vers le Grand, soit vers le Petit Léomont.
La suite allait prouver que mes prévisions étaient exactes. En effet en arrivant à la bifurcation, pas de réserve. Inquiet, je me décide à aller la chercher, quand en montant au Grand Léomont des coups de fusil éclatent sur le sommet et je vois surgir quelques hommes affolés dévalant la pente. En me reconnaissant ils s’arrêtent net.
« – Où allez-vous ?
– Les Allemands sont dans la ferme !
Eh bien ! demi-tour et reprenez-moi immédiatement votre ferme. »
Comme des automates ils font demi-tour et leur fuite en arrière se change en ruée en avant. La ferme du Grand Léomont n’était d’ailleurs pas aux mains de l’ennemi. Une fraction seulement commandée par un officier y avait pénétré, mais la section du lieutenant Cartier-Bresson avait barricadé la grande porte et tout ce qui avait pénétré fut fait prisonnier. La position du Grand Léomont était donc toujours solidement tenue par les 1re et 2e compagnies. Après cette attaque, ne pouvant plus prélever de réserve sur les compagnies du Grand Léomont, je redescends vers la bifurcation. En y arrivant je vois tout à coup surgir au sud de la grand’route venant de la direction de Vitrimont le capitaine Desboves. Il me dit qu’une grosse attaque s’est ruée sur les avant-postes qui se sont repliés et qu’il m’amène en ordre toute la 3e compagnie. C’était la troupe de réserve qu’il me fallait ! Quelle joie ! Aussi sans m’attarder à lui demander des explications sur son repli, je lui prescris de se placer en réserve à hauteur de la bifurcation.
Le capitaine Desboves est en train de placer ses sections au fur et à mesure de leur arrivée, quand surgissent sur la grand’route des isolés venant du Petit Léomont. Je me précipite au-devant d’eux pour les arrêter et dans la nuit je distingue le capitaine Muller qui me dit que sa compagnie a été rejetée du Petit Léomont par des forces supérieures. L’important c’est d’endiguer ce mouvement de repli. Avec Desboves et Muller nous formons barrage sur la route. Aucun isolé ne peut nous dépasser et je prescris à Muller de rallier la 4e compagnie au nord de la grand’route le long du remblai du chemin montant au Grand Léomont, pendant que Desboves établira la 3e compagnie au sud de la grand’route.
Avec ces deux compagnies je suis en mesure d’arrêter l’ennemi, mais celui-ci ne débouche pas du Petit Léomont. La nuit est noire. On ne peut guère s’orienter que par la direction des routes. La fusillade a été de courte durée, les Allemands ayant attaqué sans tirer un coup de fusil, suivant leur habitude la nuit. Quelques 77 tombent au sud de la route. Une fois les 3e et 4e compagnies sur leurs emplacements et voulant profiter de l’inertie de l’ennemi, je prends la décision de contre-attaquer pour reprendre le Petit Léomont. La 3e compagnie a conservé toute sa cohésion. Son chef le capitaine Desboves, était le plus ardent de mes lieutenants du temps de paix, celui que je considérais comme le chef-type pour entraîner ses hommes dans une attaque à la baïonnette. Nous avions même exécuté ensemble avec la 3e compagnie, aux grandes manœuvres de 1913 et tout récemment au camp de Mailly des attaques de nuit à la baïonnette dans des conditions analogues. La 3e compagnie est donc la troupe de choc toute désignée.
Afin d’étayer l’attaque de la 3e compagnie je prescris au capitaine Muller dont la compagnie est déployée au nord de la grand’route de placer une section au sud sur l’emplacement qu’occupait la 3e compagnie. Ayant ainsi une base de départ solidement tenue, la 3e compagnie va pouvoir partir à l’attaque sans arrière-pensée.
La 3e compagnie prend sur la grand’route la formation habituelle prescrite pour les attaques de nuit : par pelotons successifs, chaque peloton étant en ligne de sections par 4. C’était ainsi une colonne de choc sur 8 rangs constituée par 2 pelotons successifs à 50 mètres de distance, qui au pas de charge, sans tirer un coup de fusil, devait tout bousculer par sa masse. Il faut réussir à tout prix ; aussi je décide que je marcherai avec la 3e compagnie. Mais Desboves revendique l’honneur de conduire la charge. Il prendra donc la tête du 1er peloton et moi, je chargerai en tête du 2e peloton qui n’a pas d’officier.
La colonne d’attaque s’ébranle en silence au pas cadencé, qui devient bientôt le pas de charge, les gradés marquant la cadence, les hommes tenant leur arme croisée devant la poitrine, dans la position du pas de charge, les officiers revolver au poing. Que se passa-t-il ensuite ? Il est bien difficile de préciser ses souvenirs au milieu de la confusion qui suit le corps à corps dans une nuit noire. Je me souviens parfaitement que marchant seul en tête du 2e peloton bien en ordre, je distinguais seulement à 50 mètres devant moi la masse noire du 1er peloton. Tout à coup surgit à ma gauche la masse blanche des bâtiments de la ferme et aussitôt le 1er peloton se met à tourbillonner au milieu de cris et d’imprécations en français et en allemand. Emporté par son élan, le 2e peloton entre dans le hourvari. Mêlée ! mêlée confuse dans la nuit où on a peine à reconnaître un Allemand d’un Français. La baïonnette joue, quelques coups de revolver. Puis toute la masse reflue vers l’arrière. Rien à faire. Impossible de résister à la poussée. Et nous nous retrouvons presque à notre point de départ.
Nous rallions, Desboves et moi, la 3e compagnie à hauteur de la 4e compagnie qui barrait la route. J’étais presque aphone à force d’avoir crié : « En avant, à la baïonnette ! », mais surtout furieux de notre échec que j’attribuais à la formation défectueuse qu’on nous avait enseignée en temps de paix. En somme le 2e peloton n’avait servi à rien et avait été entraîné dans le reflux du 1er peloton. Il me semblait par contre que si le 2e peloton avait marché en dehors de la route, il aurait pu intervenir dans le flanc de la mêlée et produire la surprise qui aurait bousculé l’ennemi. Toujours est-il qu’aussitôt je décide de renouveler l’attaque. Davout n’a-t-il pas dit : « C’est le plus persévérant qui l’emporte ». Certains gradés au tempérament d’entraîneurs d’hommes trépignent. J’entends le sous-lieutenant Tuaillon, hier encore adjudant, grogner avec une rage froide : « Nous n’allons tout de même pas laisser ces cochons-là dans la ferme ».
Je prescris donc au capitaine Desboves de rassembler de nouveau son 1er peloton sur la route, pendant que je masse le 2e peloton à sa gauche, dans le champ au nord et près de la route. Cela ne se fait pas sans quelque peine, car les hommes après leur échec n’ont plus la même ardeur et les gradés doivent s’employer pour le démarrage. J’entends le sergent Maubeuche, chef de ma liaison, crier ! « Allons ! en ordre ! derrière le commandant ! » et l’arme croisée devant la poitrine, il scande vigoureusement le pas. J’en fais autant, le revolver haut, à quatre pas devant eux, et nous repartons encore une fois sur la ferme du Petit Léomont.
En arrivant sur la clôture en haie vive de la ferme, je me rabats à droite sur la route pour attaquer de flanc pendant que le 1er peloton attaque de front. Je m’aperçois alors avec rage que beaucoup d’hommes se sont laissé distancer et je ne suis guère suivi que par ma liaison et quelques braves quand je saute sur la route. Là aussi la masse d’attaque du 1er peloton est bien réduite. Nous sommes vraiment trop peu pour enlever ce gros morceau. Il faut se replier, mais non sans avoir envoyé une décharge à bout portant à l’ennemi. Le sergent Maubeuche, à côté de moi, furieux, vide son magasin sur l’ennemi en vociférant. Je l’arrête craignant que ces coups de feu dans la nuit n’atteignent des camarades et nous revenons lentement à notre point de départ.
En nous repliant nous passons près d’un corps étendu sur la route qui m’appelle. C’est le petit Chevret de ma liaison qui est blessé à la tête. Maubeuche et ses camarades l’emportent.
La blessure est grave, il n’en réchappera pas. La 3e compagnie est encore une fois ralliée au sud de la route. L’ennemi réagit peu et ne nous inquiète pas, mais il a l’idée stupide d’incendier la ferme. La grange à fourrages brûle comme une torche, éclairant la nuit noire et nous découvrant subitement ce que sont en train de faire les Allemands, ce qui nous explique leur passivité. Grands remueurs de terre ils sont tout simplement en train de mettre la ferme en état de défense. A la lueur de l’incendie on les voit travailler de la pelle et de la pioche derrière la haie du potager. Leurs silhouettes se profilent sur l’incendie comme des ombres chinoises sur un écran. C’est un objectif magnifique à 200 mètres de la 4e compagnie. Je prescris aussitôt un feu à répétition sur les travailleurs qui sont fauchés et disparaissent.
Me voilà tranquille. Ces gens-là n’attaqueront certainement plus. Mais il faut reprendre la ferme et l’expérience que je viens de faire m’a prouvé que pour réussir il est indispensable d’avoir une troupe fraîche. A ce moment on vient me prévenir que le colonel Aimé, commandant la brigade, arrive sur la grand’route et qu’il me demande. Je le rencontre en effet bientôt ; il est accompagné du lieutenant-colonel Ungerer que je n’ai plus revu depuis 21 heures. Le colonel Aimé qui me connaît depuis longtemps m’accueille par ces mots : « Eh bien ! Colin ! Quelles sont vos dispositions d’attaque ? » Tout de suite il a placé la question sur son véritable terrain. De retraite il ne peut être question. Résister il s’est rendu compte que nous sommes parés. Donc il faut reprendre ce qu’on a perdu. D’où sa question « Quelles sont vos dispositions d’attaque ? ». Il doit être aux environs de 2 heures du matin. La voix enrouée d’avoir tant crié je lui expose en quelques mots la situation : Mes contre-attaques à la baïonnette, le dispositif actuel : 2 compagnies tenant le Grand Léomont, 2 compagnies en face du Petit Léomont et je conclus qu’il me faut une troupe fraîche pour pouvoir contre-attaquer de nouveau.
Le colonel Aimé me répond : « Je vous amène la compagnie Appfel du 26e et un bataillon du 43e colonial, ma dernière réserve ». Dans ce cas je reprendrai le Petit Léomont et je lui expose aussitôt mon plan : Il faut réussir. J’attaquerai donc avec 3 compagnies de part et d’autre de la grand’route : 2 compagnies coloniales au nord, une compagnie du 26e au sud. Comme l’ennemi est sur ses gardes et que la route est balayée par ses feux, personne n’attaquera cette fois sur la grand’route. Comme c’est une attaque montée avec plusieurs compagnies je la déclencherai un peu avant le jour, ce qui permettra de manœuvrer. En effet pendant qu’une compagnie coloniale attaquera la ferme, l’autre compagnie la débordera par le nord et se rabattra sur les derrières de la position, la compagnie du 26e exécutera le même mouvement débordant par le sud. Les deux autres compagnies coloniales resteront en réserve.
Le colonel Aimé approuve ce plan et je donne aussitôt mes ordres pour faire prendre aux troupes d’attaque leurs emplacements. Ne voulant pas que la 3e compagnie reste sur son échec, je décide que c’est elle qui fera le mouvement par le sud de la route, la compagnie Appfel étant gardée en réserve prête à appuyer son mouvement. Les compagnies se portent en avant vers 3 heures du matin. L’attaque s’exécute dans les conditions prescrites Elle entre comme dans du beurre. Les Allemands qui ont subi de grosses pertes ne font pas de résistance sérieuse. Les fuyards rabattus sur la route de Vitrimont tombent sous les feux d’une section de la compagnie Jacquesson qui occupait une barricade à l’entrée du village et leur envoie au passage des feux de salve. C’est la débandade. En arrivant à la ferme en même temps que la 3e compagnie, je trouve en face de l’entrée, au milieu des morts des attaques de la nuit, un petit caporal de la 3e compagnie percé de cinq coups de baïonnette, mais encore vivant. Il me dit que les Allemands ont achevé tous les blessés au cours de la nuit. Le capitaine Desboves très excité arrive à son tour le revolver au poing et brandissant un long poignard tout gluant de sang qu’il a pris dans la main d’un officier allemand. Les coloniaux me rendent compte en même temps de la réussite de leur mouvement. La ferme et tout le terrain environnant est entre nos mains. A ce moment il fait tout à fait jour. Il ne reste plus un Allemand vivant sur le terrain de l’attaque de nuit. Si, un seul, un petit maigre, que mes hommes ont trouvé caché sous des planches dans un fossé de la route. Il se traîne à mes pieds en criant : « Pardon ! pardon ! » Ce fut notre seul prisonnier au Petit Léomont dont le terrain était couvert de cadavres feldgrau.

Les ruines de la ferme du Grand Léomont en 2023

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5 septembre (Léomont). — Après la réoccupation de nos positions le 1er bataillon est ainsi réparti : 1re et 2e compagnies au Grand Léomont (tranchées et ferme) ; 3e compagnie au Petit Léomont (tranchées et ferme) ; 4e compagnie à 300 mètres en arrière dans les tranchées à cheval sur la route de Lunéville. Mon P.C. est avec la 4e compagnie.
A partir de 4 heures l’ennemi se venge de son échec de la nuit en bombardant à outrance avec du gros calibre la position du Léomont. Le piton du Grand Léomont en particulier est écrasé sous les projectiles. C’est un spectacle inoubliable. Tout le sommet est couvert d’une épaisse fumée au milieu de laquelle on voit les éclairs des éclatements et des gerbes de pierres et de terre projetées dans l’espace. On dirait un volcan en éruption. Et j’ai deux compagnies dans cette fournaise ! Les bâtiments de la ferme s’écroulent ; heureusement que les caves sont solides, mais il faudra dégager à la pioche les hommes qui s’y sont réfugiés. Cette ferme est un vrai petit fort avec des tours dominant la route de Lunéville, du temps où les routes n’étaient pas sûres. Ses épaisses murailles avaient bravé jusqu’ici les injures du temps, mais elles ne peuvent résister aux obus de 105 et 150.
Le bombardement continue sans interruption et s’étend au Petit Léomont, Je reste néanmoins en liaison avec les commandants de compagnie qui me rendent compte de leur situation. Ma pensée se reporte au Signal allemand et à ce que m’a dit le général Foch au sujet du maintien de mon bataillon sur ce piton isolé. La situation est analogue. Est-ce bien la peine de faire massacrer mon bataillon sans aucun profit pour personne ?… Je demande donc d’évacuer momentanément le Grand Léomont pour laisser passer l’orage en reportant les compagnies qui l’occupent là où je suis. Nous le réoccuperons ensuite.

Les ruines de la ferme du Grand Léomont durant la guerre

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Vers 10 heures, le colonel Aimé m’envoie l’ordre de reporter mon bataillon en arrière. Il va être relevé et la position réoccupée par des troupes fraîches après le bombardement. Je transmets aussitôt l’ordre aux 1re et 2e compagnies les plus éprouvées et dont les deux capitaines sont blessés. Le mouvement se fait successivement en profitant des moments favorables. Je vois d’abord la 1re compagnie descendre le revers de la pente du mamelon par petites fractions en ordre, ou homme par homme, suivant l’intensité du bombardement. En arrivant près de moi les unités se reconstituent et je les dirige sur les Œufs durs. Le capitaine de Truchis quitte le dernier la position et au moment où je le vois arriver, à travers champs entre le Grand et le Petit Léomont, il est tout à coup encadré entre quatre gros noirs. Je le crois perdu ; mais à mon grand étonnement sa mince silhouette surgit tout à coup au milieu de la fumée et je le vois continuer posément à descendre à grandes enjambées. C’est un brave. Je me précipite au-devant de lui pour le féliciter. Il a la tête bandée à la suite de sa première blessure du 28 août et est très pâle. Il a en effet reçu des, éclats d’obus dans les reins et poursuit son chemin sans s’arrêter dans la direction des Œufs durs, La 2e compagnie évacue ensuite la ferme en exécutant son mouvement dans les mêmes conditions avec assez de chance. Je vois le capitaine Guyot au passage. Il est aussi blessé et boîte. Il paraît beaucoup souffrir. Il s’en va avec ses hommes en suivant le fossé sud de la route. Comme le capitaine de Truchis il survivra à ses blessures, mais ne reparaîtra plus sur le front du reste de la campagne. Le mouvement des 3e et 4e compagnies s’exécute beaucoup plus facilement et je me replie à mon tour sur les Œufs durs pour prendre les ordres de mon colonel.
La ferme des Œufs durs, qui est à une bifurcation, reçoit aussi des obus, mais en plus petit nombre et c’est du 77. Deux fusants éclatent devant moi, le premier au-dessus des chevaux des éclaireurs montés du régiment, l’autre devant la porte de la grange où est la C.H.R. J’ai la vision de chevaux éventrés, puis je vois surgir au-devant de moi un spectre affreux. C’est un malheureux soldat que j’avais vu appuyé contre la porte de la grange un instant auparavant. Un éclat vient de lui emporter tout le bas du visage. Le haut est intact, mais au-dessous du nez il a un gros trou rouge d’où s’échappe une masse de chaire sanguinolente au milieu de laquelle pend une langue qui me paraît énorme. Il se précipite à ma rencontre en me montrant son horrible blessure avec de grands gestes et pousse des sons inarticulés. Je ne peux malheureusement que le remettre entre les mains des infirmiers et lui envoyer le médecin.
Le lieutenant-colonel Ungerer qui est en train de déjeuner m’accueille aimablement et me dit d’aller prendre les ordres du colonel Aimé, qui a établi le P.C. de la brigade à Hudivillers. Je rejoins le capitaine Desboves et avec la 3e compagnie nous suivons le chemin de terre qui va directement des Œufs durs à Hudivillers en passant près des houblonnières où sont couchés des Coloniaux. A ce moment nous sommes encadrés par des 77 fusants qui blessent quelques hommes. Desboves fait prendre le pas de gymnastique à la fraction qui est avec lui. Je l’arrête au bout de 50 mètres lui faisant remarquer que, comme les artilleurs, les fantassins doivent faire les mouvements vers l’arrière au pas. Les Coloniaux nous regardent et il ne faut pas leur donner l’impression que le 26e fiche le camp. Je m’arrête d’ailleurs auprès des officiers du bataillon colonial étonnés de ce mouvement vers l’arrière, pour les mettre au courant de la situation et je leur explique que mon bataillon est mis en réserve aux environs d’Hudivillers. En arrivant au village je trouve le P.C. de la brigade dans une petite cave d’une modeste maison où les officiers se tiennent près du téléphone. Le colonel Aimé, qui connaît les pertes subies par mon bataillon et combien il a besoin de se refaire, me prescrit de rester en réserve dans les bois à l’ouest d’Hudivillers.
A midi toutes mes unités sont en place et bien défilées. Elles peuvent prendre enfin un repos bien gagné, car ici il ne tombe pas d’obus.

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