Werther joué à Nancy

Statue place Thiers

La statue d’Adolphe Thiers
Source : Archives municipales de Nancy

Durant la guerre, la vie continue à Nancy. Les habitants restés sur place travaillent, s’informent, mais ont également l’occasion d’assister à des spectacles, joués à la salle Poirel.
Ces trois extraits du livre Nancy Bombardée, journal d’un bourgeois de Nancy, de René Mercier, relatent les difficulté d’organisation d’un tel spectacle (l’opéra, de Massenet, est inspiré d’une œuvre de Goethe, ce qui froisse la censure militaire) et les répétitions sous les bombardements. L’auteur raconte également la vision terrible des morts et blessés dans les rues de la ville.

Sommaire :


« WERTHER », PIÈCE BOCHE

Or le général qui commandait la censure apprit avec horreur, par la morasse d’un journal soumis à son examen, que des artistes de l’Opéra et de l’Opéra-Comique venaient à Nancy jouer Werther. Il se précipita sur l’appareil téléphonique :

— Monsieur le maire ?
— Mon général ?
— On va, m’annonce un journal, jouer Werther à Nancy ?
— Oui, mon général.
— C’est un scandale !
— Un scandale ! Je ne saisis pas bien.
— Vous savez bien que Werther est une pièce boche ?
— Ma foi, j’avoue que je l’ignorais. Je me souviens qu’un nommé Goethe a écrit un roman là-dessus. J’ai entendu dire que Massenet en a écrit la musique.
— C’est une pièce boche, et je ne saurais accepter la responsabilité de la laisser jouer à Nancy, ville frontière et patriote.
— Ne vous tracassez donc pas, mon général. Je ne suis pas un homme de théâtre, mais j’estime qu’on peut bien représenter à Nancy une pièce que les Parisiens applaudissent dans un théâtre subventionné par le Gouvernement.
— En tous les cas, c’est vous qui prenez la responsabilité de l’affaire ?
— Assurément, mon général. Au surplus, je vais aux renseignements.

M. Simon fit appeler le secrétaire général, M. Pierreville, et lui posa l’insidieuse question :

— Werther, est-ce une pièce boche ?

M. Pierreville exposa que Goethe, en effet, avait écrit le roman de Werther, mais qu’à l’heure présente les journalistes français utilisaient les arguments de Goethe, Allemand pacifique d’autrefois, pour combattre les méthodes boches d’aujourd’hui.
D’autre part, Jules Massenet avait écrit de la musique sur ce sujet, et il passe pour un des maîtres de la musique française. Enfin à Paris, on joue Werther, et les meilleurs patriotes parmi les Parisiens ne redoutent pas de l’applaudir.

— Mais il y a là-dedans un individu nommé Klopstock, à ce que m’a dit le général.
— Oui, monsieur le maire. Le nom de Klopstock y est même ridiculisé par un couple d’ailleurs grotesque.
— Il n’y a pas danger de manifestation ?
— Non point. Notre population est trop avertie pour confondre un drame lyrique de Massenet avec une pièce boche.
— Bien. J’ai tenu à avoir votre opinion. C’était la mienne aussi.

Cependant, le soir, on mandait Georges Boulay, sergent dans un hôpital, critique musical, et avocat de la ville.

— Werther, lui demanda-t-on, est-ce une pièce Boche ?
—J’espère, dit M. Boulay, que vous ne m’avez pas dérangé pour me poser une question aussi étrange ?
—Pardon, c’est bien pour ça.
— On vous a conduits en péniche. Je ne monte pas dans votre bateau. Si Massenet était vivant et qu’il entendît cela ! …

Et Boulay s’en alla, refusant de prendre la chose au sérieux.
M. Pierreville, attendant pour le lendemain l’attaque du général commandant la censure, avait accumulé devant lui, en façon de parapet, le petit Larousse et le grand Larousse, Littré et le Dictionnaire des Contemporains, et la partition avec piano de l’œuvre suspecte.
Il s’apprêtait à indiquer, documents en mains, que la mort de Goethe remontait à 1832, que M. Massenet (Jules) avait toujours été bon Français, et que, suivant les termes habituels des laissez-passer, « à la connaissance générale, son attitude, au point de vue national, n’avait jamais donné lieu à remarque » . Il avait encore d’autres informations précieuses et était tranquille sur le résultat heureux de sa contre-offensive.
Mais le général n’aborda point de front les retranchements et se contenta de supprimer dans l’annonce du spectacle la date, le lieu et l’heure. Si bien que le public apprendrait qu’on allait jouer Werther, mais ignorerait où et quand.
M. Pierreville, ainsi tourné, prit une détermination hardie, et, de son initiative propre, rétablit la date et le lieu dans les journaux et sur les affiches, qui avaient été recouvertes d’une bande blanche. Ainsi l’autorité civile remportait une victoire appréciable sur la censure militaire.
Coup de téléphone de la place. M. Pierreville, en l’absence du maire, était au récepteur.

— Vous prenez donc l’entière responsabilité de la représentation de Werther ?
— Oui, mon général.
— Je refuse de m’associer à cette manifestation.
— C’est bien, mon général. Nous inscrirons qu’elle est faite au profit des œuvres municipales.
— Vous ne craignez pas les avions et les bombardements ?
— Dame ! nous comptons sur vous pour empêcher ces ennuis.
— C’est bon. Vous n’avez pas peur des manifestations ?
— Pas davantage. Il y a quinze jours, on a joué Faust, pièce aussi boche que Werther, et nous n’avons pas eu d’autre bruit que celui de l’enthousiasme populaire.

Et comme M. Pierreville ne voulait pas perdre le bénéfice de sa documentation, il signala par téléphone au président de la censure :
1° Que le même Goethe, auteur de Werther, avait également écrit le drame de Faust, dont le sujet avait inspiré Gounod ;
2° Que — chose encore plus invraisemblable— Ambroise Thomas avait tiré Mignon d’une pièce qui portait le prénom de l’empereur d’Allemagne, — oui, mon général, — Wilhelm Meister, écrit aussi par ce damné Goethe.

C’est pour toutes ces raisons accumulées que Werther fut représenté, après Faust, à Nancy, le dimanche 17 juin 1917, devant un public vibrant, encore ému de la randonnée d’avions qui, la veille, avaient fait cinquante et une victimes.


LA RÉPÉTITION TUMULTUEUSE

Lucien Raveau, après dîner, regarde le ciel clair.

—Nous aurons certainement, ce soir, des avions.

Il prend quand même, avec Alice Raveau, Mlle Varnier, Allard, et d’autres camarades de l’Opéra-Comique, le chemin de la salle Poirel où l’on répète Werther à 8 heures.
Le chef d’orchestre, George, siège, en manches de chemise, à son pupitre. Les musiciens sont exacts.
La salle Poirel, où, depuis l’incendie du Grand Théâtre, sont données les représentations de Nancy, était, à l’origine, destinée aux concerts.
Rien ne la protège contre les bombardements. Le centre de son plafond est simplement vitré, et déjà on a dû remplacer dans ses galeries latérales la plupart de ses flamandes démolies par des bombes et des obus tombés tout près.
Ça ne fait rien. Les artistes tiennent à présenter le lendemain un opéra irréprochable, et veulent faire le grand raccord.
De nombreuses personnes assistent à la répétition. Dès les premières mesures, on comprend que l’on aura quelque peine à, arriver. Le canon tonne, sourdement d’abord, puis avec un roulement plus sonore.
Alice Raveau dit à son frère :

— Qu’a donc le timbalier ? Il joue à contretemps. Dis-lui de se tenir tranquille.

Mais Raveau ne transmet pas ses paroles au musicien parce que les coups de cymbale, ce sont nos artilleurs qui les donnent avec leurs pièces pour chasser les avions boches qui rôdent dans le bleu foncé du ciel.

— Allons, dit George, enchaînons, enchaînons.

Allard, la canne aux mains, nous murmure l’amour calme et puissant d’Albert pour Charlotte. Et le canon lui fait un accompagnement imprévu.
Voici Mlle Varnier qui proclame que
Tout le monde est joyeux,
Le bonheur est dans l’air.
Elle songe sans doute que dans l’air il n’y a pas uniquement du bonheur, mais aussi de sinistres machines qui, tout à l’heure, nous lanceront peut-être des explosifs. Et elle a la gorge un peu sèche, de quoi la gourmande assez sévèrement le chef. Le tumulte du canon devient plus violent. On s’entend peu et mal.
Raveau monte sur le plateau.

— Mes enfants, il est imprudent de laisser la salle allumée. Les verrières éclairées nous feraient repérer. On va éteindre quelques instants. Mettez-vous à l’abri dans les couloirs. On reprendra tout à l’heure.

Quelques personnes évacuent la salle. D’autres restent.

— Ce n’est pas gai, murmure Mlle Varnier en quittant la scène, de chanter des airs joyeux dans un pareil vacarme, sous la menace de la mort.

Mais comme elle n’a pas terminé sa chanson, que George et ses musiciens sont au pupitre, elle remonte vivement à la rampe et, les bras tendus en un geste puéril et charmant, déclare à nouveau que
Le bonheur est dans l’air
Le tapage est tel que, vraiment, il n’est plus possible de continuer. Des gens vont au dehors, examinent le ciel et rentrent.

— Ils sont au-dessus de nous.

« Ils », ce sont les avions boches.
On se réfugie dans les couloirs et on fume des cigarettes en attendant que le danger se soit un peu éloigné.
Dix heures. La canonnade n’a pas cessé.

— Nous n’aurons pas de tranquillité de toute la nuit, dit Raveau. Si vous voulez, on reviendra demain matin.

Les musiciens ne consentent pas à perdre une matinée, et, refusant d’adopter le sage conseil, se remettent avec rage à la musique de Massenet. Il faut poursuivre.
Alice Raveau ne monte plus sur les planches et chante dans la salle, sur un fauteuil, derrière le chef d’orchestre.

— Tiens, dit quelqu’un, on dirait la mise en scène du Marchand de Venise au théâtre Antoine.

Parmi le bruit énorme des explosions, la répétition de Werther se déroule, appelant sur le plateau les artistes qui vont et viennent, se croisent, chantent des paroles d’amour, des paroles mélancoliques et douces, des paroles qu’émiette le fracas de l’artillerie, que dissèque le clair claquement des mitrailleuses.
Et dans le brouhaha des voix qui échangent des impressions, dans les souhaits de bonne nuit formulés en souriant par ceux qui partent, on arrive enfin à la dernière scène du dernier acte, pendant que les vitrages vibrent et tintent comme s’ils riaient nerveusement.
On va sans précipitation jusqu’à la porte. Le canon gronde toujours avec fureur. Au profond de la nuit scintillante d’étoiles, les avions – sont-ils amis ou ennemis ? – ronronnent comme des chats.
Les obus, en éclatant, raient le ciel de traînées lumineuses – spectacle merveilleux et qui contient tout le mystère de la vie et de la mort.
Au-dessus et tout autour de Nancy, vers Neuves-Maisons, Pont-Saint-Vincent, Frouard, Saint-Nicolas-de-Port, dans toute la banlieue on sent que passe le frisson mystérieux d’un danger qui va crouler.
Et l’on se sépare avec une élégante nonchalance, avec le désir de paraître dégagé de tout souci.
On presse aimablement les mains qui se tendent.

— Allons, bonne nuit. Ce ne sera rien.
— Bonne nuit… Bonne nuit… Bonne nuit…

16 juin 1917.


BOMBES DANS LA NUIT

A la sortie de la répétition de Werther, je m’attardais au balcon de l’Est. La formidable toux des canons et des mitrailleuses avait cessé. La ville était calme. La nuit se parait de toutes ses splendeurs.
A peine, de-ci de-là, sur le plateau de Malzéville, vers Frouard, vers Pont-Saint-Vincent, quelques éclairs illuminaient le ciel, obus d’exploration lancés par des artilleurs encore inquiets après le tumulte de tout à l’heure.
Un temps adorable. Une fraîcheur que l’on savourait comme un fruit mouillé de rosée. On était heureux de respirer, de vivre. Un charme délicat enveloppait la cité, le charme languissant d’une sorte de convalescence heureuse. Encore une nuit passée sans dommages.
Et, d’un coup, un bruit effroyable. Une, deux, trois bombes explosant à intervalles d’un dixième de seconde. D’autres encore tombent dans un fracas dont on ne peut par des mots noter le déchirement.
Ma femme est étendue sur le tapis. Blessée ? Tuée ? Non. Je la relève. Elle a été renversée par la chute de la fenêtre et n’a aucun mal.
Vivement on se réfugie dans la partie la moins exposée de l’appartement.
Les canons rugissent aussitôt, et les mitrailleuses hoquettent. On ne distingue plus rien que l’incessant tumulte de l’artillerie et des bombes.
Cinq minutes. Dix minutes. Les détonations s’apaisent, s’éloignent. Il faut savoir ce qui est arrivé.
Nous sortons. Les branches des arbres sont fauchées. Les vitres des maisons, vers le pont Saint-Jean, craquent sous les pieds.
Dans la cour de la gare, des soldats, s’éclairant avec des lanternes, cherchent on ne sait quoi. D’autres s’appliquent à relever parmi les débris du poste les registres que l’explosion a dispersés. Les automobiles d’ambulance arrivent en vrombissant.
Le lieutenant Comte donne des ordres pour que les blessés soient aussitôt emportés. Sous une porte des corps sont étendus : ce sont les morts.
Une femme qui accompagnait son fils a été tuée. Des soldats qui, de retour de permission, partaient pour le front, ont trouvé la mort sur les quais ou dans les salles. Les médecins, les infirmiers donnent les premiers soins, en hâte. Il y a plus de cinquante personnes à panser.
La façade de la gare est ruisselante de sang jusqu’à hauteur d’homme. A l’intérieur, des rails, arrachés de leurs traverses, se lèvent vers le ciel, crispés comme pour une suprême imploration.
Une automobile s’arrête au bord d’un trou de bombe. Sur la place, un grand entonnoir est creusé, au fond duquel gît une énorme marmite. Je veux la prendre, comme document, et je constate, à la lumière de ma petite lampe, que c’est tout bonnement l’abat-jour du globe électrique dont le lampadaire en fonte est à côté en mille morceaux. Tout près de nous des gens s’arrêtent devant les morceaux de macadam et les moellons rejetés jusque-là. On fouille le pavé pour recueillir des souvenirs en acier.
D’autres bombes sont tombées à quelques mètres de la salle Poirel où, il y a une demi-heure, se terminait la répétition de Werther, près du lycée, dans la rue Gambetta, du côté de la caserne des pompiers et du commissariat de police.
Mon imprimeur, Marcel Lamotte, a vu dans le couloir d’une maison un blessé qui gémissait et qu’on n’avait encore pu soigner.
M. George, qui causait avec un musicien sur la place Thiers, a été, avec son compagnon, jeté sur le pavé par les explosions. Tous deux doivent la vie au socle du Libérateur du territoire, qui les a parés des éclats et des shrapnells.
Alice Raveau s’est retirée à temps pour ne pas être guillotinée par la fenêtre qui a dégringolé sur la table de toilette.
Raveau a la tête endolorie. Par trois fois il a été lancé contre la porte de sa chambre, à l’hôtel d’Angleterre.
Tout autour de la gare, des lumignons scintillent dans la nuit. Des gens regardent les entonnoirs et ramassent des éclats.
Bientôt, cependant, les soupiraux des caves qui jetaient des lueurs tamisées redeviennent sombres : on est remonté chez soi.
Le ciel s’est apaisé de nouveau. Des fusées s’élèvent silencieusement vers les étoiles.
C’est fini, la mort a passé. La vie recommence.

17 juin 1917.

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