Schaal

VAL 135-084_Nancy. Hôtel de "L'Est républicain" bombardé par avion allemand dans la nuit du 26 au 27.2.18

Nancy. Hôtel de « L’Est républicain » bombardé par avion allemand dans la nuit du 26 au 27.2.18
La Contemporaine, VAL 135/084

Cet extrait de « Nancy Bombardée, journal d’un bourgeois de Nancy » de René Mercier, relate comment un clicheur du journal a miraculeusement survécu à une bombe, et avec quelle humilité il relativise son expérience.


Il était 3 heures du matin. Le second obus de la nuit venait de tomber avec un fracas épouvantable.
Les linotypistes cependant, à L’Est, n’avaient pas bronché. Ils continuaient à pianoter sur les machines, comme s’ils n’avaient pas entendu. L’un d’eux avait dit, simplement :
— Il n’est pas loin, celui-là.

Schaal, un clicheur, arrivait quelques minutes après.
Schaal est un Alsacien grand et fort, flegmatique comme un Anglais et qui a conservé la rude prononciation de son pays.
II était tout gris des pieds à la tête. Ses souliers, son pantalon, sa veste étaient couverts de plâtras. Sa figure avait la teinte des vieux murs. Ses cheveux étaient plus grisonnants que de coutume.
Il tenait à la main son chapeau melon, dont la couleur disparaissait sous une couche de poussière.

— Bonjour, camarades, fit-il.
— Eh bien ! Schaal, que vous est-il donc arrivé ?
—Oh ! dit-il d’une voix tranquille, rien, Monsieur.
— Vous êtes tombé ?
— Non.
— Alors ?…

— Ah ! la poussière ? Ce n’est rien. Voici. Je venais à mon travail. Ce n’est pas ma faute si je suis en retard de quelques minutes.
Je passais dans la rue, tout près d’ici, lorsque j’ai entendu le gémissement de la sirène. J’ai compris que la grosse Bertha allait nous envoyer un paquet. J’ai cherché une maison où me réfugier. Tout était fermé.
Je me suis blotti contre une petite porte par là, que j’ai entrevue dans l’obscurité, et j’ai essayé de me faire tout petit. Ce n’est pas facile.
Il y avait à peine trois secondes que j’étais sous cet abri que l’obus est tombé à 5 ou 6 mètres de moi. Tout dégringolait autour. Les moellons me descendaient sur les pieds, et j’étais dans un tourbillon de poussière. Je ne pouvais pas respirer. Les éclats faisaient flac ! flac ! contre les façades. Puis les pierres projetées en l’air retombaient en roulant. Tout ça faisait un beau tapage, je vous assure.
Heureusement la porte à laquelle j’étais appuyé a été enfoncée par l’explosion, et j’ai été obligé de l’accompagner en vitesse, au milieu des débris, dans le fond du couloir.
Je me suis relevé comme j’ai pu. A tâtons j’ai regagné la sortie. J’ai enjambé les amas de décombres qui encombraient la rue. J’ai piqué deux ou trois fois du nez par terre et du genou contre les pierres de taille, car on n’y voit goutte. Et comme c’est l’heure du travail, je me suis hâté d’arriver. Ce n’est pas parce qu’il tombe un obus que le journal doit souffrir du retard.

— Vous n’êtes pas blessé ?
— Mais non. Seulement comme je n’ai pas pu ranger tout à fait mon ventre, un éclat a déchiré la ceinture de mon pantalon et mon gilet.
— Fichtre ! Vous l’avez échappé belle !
— Oh ! on a vu mieux que ça à la Légion. Mais que va dire ma femme, quand je rentrerai, en me voyant tout déchiré ?

Et Schaal s’en va, de son pas paisible, vers le vestiaire, où il brosse soigneusement son chapeau. Il enlève ensuite son veston, son gilet, époussette le tout, l’enferme, et, les manches de la chemise retroussées, il se met, en sifflotant, à tisonner la chaudière de la clicherie.
Je m’approche encore de lui, impressionné par ce calme, et lui serre de nouveau la main, plus vigoureusement.

— Vous n’avez pas eu peur ?
— Peur ! Pourquoi faire ? Non.
Et souriant.

— Si, pourtant… J’avais peur d’être en retard.

2 décembre 1916.

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