Évolution des idées militaires en Allemagne de 1871 à 1914

Im Schutzengraben

Cet extrait du Cours d’Histoire Militaire à destination des élèves-officiers de réserve, de l’École Spéciale Militaire, retrace l’évolution de la doctrine militaire allemande suite à la victoire de 1870, et jusqu’à l’aube de la Grande Guerre. Ce document est paru à l’entre deux guerre.

Sommaire :

Jusqu’en 1888, le feld-marschall de Moltke demeura à la tête du Grand Etat Major allemand et quand il eut disparu, l’esprit qu’il avait créé et n’avait cessé d’entretenir, au cours d’un commandement de 32 années, couronné par trois guerres victorieuses, lui survécut.

Moltke a résumé en ces termes les leçons essentielles qu’il avait dégagées de ses campagnes :
« En raison des perfectionnements apportés à l’armement, la défensive tactique l’emporte de beaucoup sur l’offensive tactique… Sans doute, nous avons, dans la campagne de 1870, toujours pris l’offensive ; nous avons attaqué les plus fortes positions de l’ennemi et nous les avons emportées. Mais au prix de quels sacrifices ! Il me parait préférable de ne passer à l’offensive qu’après avoir repoussé plusieurs attaques de l’ennemi. »

En écrivant ces lignes, Moltke se souvenait sans doute de la doctrine de Clausewitz à laquelle il demeurait fidèle ; mais il se souvenait également des rudes leçons du ravin de la Mance et du glacis de Saint-Privat.
Aussi, les règlements allemands qui parurent après la guerre se montrèrent-ils plus prudents que les nôtres.
Ils mettaient en évidence le caractère délicat des prises de contact au cours desquelles il convenait de n’engager ses forces qu’avec ménagement et méthode.
A l’encontre des nôtres, ils proscrivaient toute formation-type de combat, laissant à l’initiative raisonnée des chefs subalternes le soin d’engager leurs unités de la façon la plus opportune. L’attention de ces derniers était toutefois attirée de façon très nette sur l’importance de maintenir l’échelonnement en profondeur et d’éviter le mélange des unités.
Pas de règles formalistes en ce qui concerne la conduite du feu, ce dernier n’étant toutefois ouvert que le plus tard possible et l’assaut, mené par la chaîne des tirailleurs, renforcée ou non, n’étant déclenché que lorsque la supériorité du feu aura été acquise.
Enfin, les règlements allemands maintiennent la compagnie comme unité de combat. Ils restaient ainsi fidèles à la tradition prussienne et se conformaient aux leçons de la guerre qui avaient démontré que seul le commandant de compagnie était assez près de la chaîne des tirailleurs pour être renseigné et pouvoir agir en connaissance de cause.

On voit donc que, dans les dernières années du dix-neuvième siècle, alors que chez nous le Règlement de 1875 était depuis longtemps tombé en désuétude et qu’avaient cours les préceptes aventureux du Règlement de 1904, les Allemands étaient pourvus d’une doctrine de combat prudente et souple, tenant compte des enseignements de la guerre et faisant une large part à l’initiative des cadres subordonnés.

La modification la doctrine allemande. L’enveloppement.

Les guerres anglo-boer et russo-japonaise devaient avoir pour conséquence une modification sensible dans les conceptions des chefs allemands.
De la puissance de feu qu’avaient révélé les armes modernes, ils furent amenés à conclure que désormais l’attaque frontale d’une position organisée était devenue extrêmement coûteuse, sinon impossible. C’était la thèse dite de l’inviolabilité des fronts.
Pour résoudre le problème de la bataille offensive, il ne restait donc plus qu’une ressource : l’enveloppement d’une aile ou des deux ailes du dispositif adverse.

Les Allemands sa ralliaient d’autant plus volontiers cette solution qu’elle les ramenait à la méthode qui, en 1866 et en 1870, leur avait valu leurs plus grands succès.
Mais le temps avait marché et dans les batailles modernes, les fronts présentaient une étendue infiniment plus considérable qu’au cours des batailles de 1870.
Il ne sera donc plus possible de transporter, en cours d’action, face à l’aile visée, une masse de manœuvre qui aurait été primitivement tenu en réserve derrière le centre. Cela ne serait possible que sur un théâtre d’opérations présentant des rocades ferrées abondantes et commodes ou à l’aide de puissants moyens automobiles qui n’existaient pas à l’époque considérée.

En conséquence, pour que la manœuvre puisse réussir, il faudra qu’elle soit non seulement prévue mais préparée en plaçant d’avance, sur leurs axes de marche, les troupes chargées de l’exécuter.
Cela revient à dire qu’à l’échelonnement en profondeur jusque-là préconisé, doit succéder le déploiement a priori à peu près intégral, effectué dès avant la prise de contact, le commandant supérieur ne conservant que de faibles réserves, qu’il sera souvent conduit à dépenser avant l’engagement.

Le feld-marschall von Schlieren, chef d’état-major général de l’armée allemande, avait développé ces idées dans une série d’études publiées en 1909 sous le titre symbolique de « Cannae » et où, après avoir proclamé que la victoire remportée par Annibal en l’an 216 av. J.-C. représentait le type idéal de la bataille, il concluait que l’évolution des conditions de la guerre commandait de remettre en honneur la tactique linéaire de Frédéric II qui avait disparu depuis Iéna.
En fait, à partir de 1908, les manœuvres impériales allemandes comportèrent la mise en application de ces principes.
L’armée allemande exécute sa manœuvre offensive d’un seul mouvement, sans profondeur et sans réserves.
La tournure d’esprit général, profondément imbue d’idées offensives, vise donc à l’exécution violente d’une manœuvre préconçue que l’adversaire devra être réduit à subir.

Il y avait bien en Allemagne quelques opinions discordantes, en particulier celle du célèbre écrivain, le Général von Bernhardi, qui protestaient contre la rigidité de conception trop absolue d’une semblable doctrine ct qui, en particulier, ne pouvaient admettre le rôle à peu près passif du Commandement Supérieur, une fois que le déclanchement initial se serait produit.
Mais cette réaction se produisait surtout en France, où l’on voulait demeurer fidèle à la conception napoléonienne, et ce sera sous l’empire des principes de Schlieffen que les armées allemandes entreront en campagne en août 1914.

L’infanterie allemande était instruite d’après les principes du Règlement de 1906 qui avait remplacé celui que nous avons examiné plus haut et qui, sur bien des points, concordait avec notre règlement de 1904.
Au nombre des idées particulières et caractéristiques de ce document, il convient de signaler la recommandation d’utiliser au maximum les couverts du terrain pour se rapprocher de l’ennemi sans tirer ; puis l’emploi intensif des mitrailleuses pour acquérir la supériorité du feu.
Enfin, le même principe général qu’en stratégie, l’enveloppement est préconisé dans le domaine tactique. Combiné avec une attaque de front, il représente le gage le plus certain du succès.

L’artillerie.

Longtemps les artilleurs allemands demeurèrent réfractaires à la notion du tir masqué. Le canon de 77 modèle 1896, au point de vue pointage, ne réalisait guère de progrès sur notre matériel de Bange et il, fallut l’expérience de l’expédition de Chine de 1901 et les leçons incontestables de la guerre de Mandchourie pour que l’Allemagne se décidât à adopter, avec le canon modèle 1896 N/A, un matériel à tir rapide et permettant le pointage indirect.
Dès lors, ses méthodes de tir, ainsi du reste que sa doctrine d’emploi de l’artillerie de campagne, devinrent sensiblement analogues aux nôtres.

Par contre, dans le domaine de l’artillerie lourde, les Allemands acquirent une supériorité d’autant plus grande que notre carence à cet égard était plus marquée.
Dès 1808, ils avaient adopté l’obusier léger de 105 pour contrebattre notre 75. En 1902, apparaît l’obusier de 150 ; en 1912, le mortier de 210.

Tous ces matériels, qui entraient dans dotation organique des corps d’armée, pouvaient d’ailleurs être renforcés par de nombreux canons lourds modernes de divers calibres qui assuraient à l’Allemagne une très grosse prédominance en artillerie.

Le matériel.

L’armée allemande avait, en outre, travaillé avec soin toutes les questions relatives au matériel de guerre et à la technique.
L’usage des cuisines roulantes y était général.
Les moyens de transport et de liaison modernes : chemin de fer, automobiles, télégraphe, téléphona, T. S. F., ballons, aviation étaient utilisés sur une vaste échelle.
L’aviation militaire, en particulier, pourtant encore à ses débuts, voyait son emploi déjà largement escompté et réglementé de façon précise.

CONCLUSION

Il résulte de l’exposé que nous venons de faire que si l’Allemagne, plus attentive que nous aux progrès de la technique, avait réussi à s’assurer une supériorité marquée dans le domaine des moyens matériels et en particulier de l’artillerie lourde, c’est surtout dans le domaine des idées que vainqueurs et vaincus de 1870, ayant également travaillé depuis quarante années, différaient à la veille du conflit mondial.

L’un et vautre sont imbus de l’esprit offensif, mais ils n’ont pas la même conception de la forme de la bataille.
Pour les Allemands, un dogme, l’inviolabilité des fronts, les a conduits à développer dans toute sa rigueur et avec la puissance maxima la manœuvre d’enveloppement qui doit étreindre l’adversaire et lui faire subir une défaite écrasante.
Conception simpliste, à la fois brutale et puissante, qui peut amener des triomphes mais qui peut également échouer lamentablement : c’est Tannenberg et c’est la Marne.
La doctrine française est moins rigide, plus opportuniste, plus « artistique », ainsi que l’on disait alors.
Elle se refuse à l’absolu de la manœuvre a priori ; elle croit toujours l’éclair de génie napoléonien.
Mais ainsi que nous l’avons vu, elle néglige volontiers les difficultés matérielles, elle plane trop au-dessus des réalités du champ de bataille. Elle poursuit des idées offensives de réalisation pratique quasi impossible.

La doctrine allemande, puissante, manque de souplesse.
La doctrine française est souple ; il est à craindre qu’elle ne pèche par faiblesse dans l’exécution.

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